A propos d’Alice n’est plus ici de Martin Scorsese 





Ellen Burstyn, Kris Kistofferson
A Monterey (Californie), Alice, 8 ans, rêve de devenir chanteuse et se fait la promesse qu’elle y parviendra. Mais 27 ans plus tard, c’est une femme à la maison qui vit avec un fils de 12 ans ingérable et un mari acariâtre. Lorsque ce dernier se tue dans un accident de voiture, Alice, qui vit au Nouveau Mexique, décide de repartir à Monterey, persuadée que son destin l’attend là-bas et que sa vie va changer. Sur la route, elle s’arrête dans plusieurs villes pour y chercher du travail comme chanteuse mais échoue comme serveuse à Tucson (Arizona). Alors qu’elle erre, désespérée, en pensant avoir raté sa vie, Alice rencontre David, le propriétaire divorcé d’un ranch, dont elle tombe amoureuse…
Quatrième long-métrage de Martin Scorsese, glissé entre Mean Streets (1973) et Taxi Driver (1976), Alice n’est plus ici (Alice doesn’t live here anymore, 1974) est un des films les plus méconnus du réalisateur américain. C’est pourtant une œuvre à la maîtrise étonnante pour un réalisateur de 32 ans (il fête cette année ses 70 ans), autant dans le scénario et la narration que la mise en scène et le jeu des acteurs.
Car Alice n’est plus ici s’appuie sur une actrice exceptionnelle, Ellen Burstyn, justement récompensée par un oscar pour ce rôle en 1975.
L’entame de Alice n’est plus ici est un délicieux clin d’œil aux classiques en Technicolor de la MGM et à l’univers visuel et lyrique de Douglas Sirk (1897-1987), « spécialiste » des mélos dans les années 1940 centrés sur des personnage féminins. Sur un fond rouge flamboyant, une enfant aux allures de Judy Garland dans Le magicien d’Oz (1939) chantonne sur un chemin de terre, en jurant qu’elle sera chanteuse plus tard. Sa mère, qui lui aboie dessus et lui ordonne de rentrer à la maison, la ramène brutalement à la réalité.

Le phrasé « punchy » et populaire de cette mère directive est typique des films de Scorsese. Alice est une femme faite de paradoxes, constamment prise entre ses rêves et des retours violents sur Terre. Le ton énergique des dialogues annonce la tension qui habitera tout au long du film cette femme tout feu tout flamme, courageuse mais souvent proche de se perdre.
Dans la seconde scène du film, qui se situe 27 ans plus tard, un sublime plan aérien, porté par les compositions rock des Mott The Hoople, débouche dans la maison d’Alice, occupée à faire de la couture tandis que son mari hurle depuis que son fils a mis à fond le son de la musique.
Cette entrée en matière suffirait presque à résumer l’élégance d’une mise en scène toujours en mouvement comme cette caméra à l’épaule, au cœur de l’action, et qui insuffle en permanence du rythme au film.
La biographie d’Ellen Burstyn (née en 1932) est tout aussi mystérieuse que ses personnages. Elle a joué chez Minelli, Friedkin (L’exorciste) ou Resnais (Providence, 1977) avant de peu à peu disparaitre dans les années 1980. Elle signera un retour en force chez James Gray en 2000 avec The Yards puis dans la foulée chez Aronofsky avec Requiem for a dream. Deux films dans lesquels elle incarne des femmes vieillissantes, fragiles ou désaxées.
Longtemps, Ellen Burstyn a été cataloguée comme l’actrice qui n’incarnait que des femmes déséquilibrées et marginales, obscures voire inquiétantes. Revoir Alice n’est plus ici est une éclatante démonstration du contraire car une portrait de femme d’une complexité bien plus grande.
Qui est Alice au juste, personnage qui alterne légèreté et angoisses, bonheur de vivre et tourments ? Tout en contradictions, elle rêve à la fois d’émancipation (n’oublions pas que le film se passe dans les années 1970) et de devenir une grande chanteuse, mais se retrouve à devoir élever seule un enfant pour le moins perturbé depuis la mort de son (beau?)-père et en pleine crise d’adolescence.
Alice est une femme forte et fragile à la fois, qui a toujours hésité dans le fond sur le sens à donner à sa vie. Cette indécision existentielle n’est d’ailleurs toujours pas levée à la fin du film. Si les circonstances de la vie l’ont amenée à privilégier sa vie de mère au foyer, Alice n’en continue pas moins de rêver qu’elle sera un jour une star de la chanson.
Alice peut-être très élégante et féminine comme faire preuve d’une affirmation de soi plutôt virile, comme lorsqu’elle rembarre son amoureux dans le snack où elle travaille. Cet amoureux est joué par un Kris Kristofferson charmeur et aux yeux de velours. Tout en barbe et en regards lascifs, c’est un écorché de la vie comme Alice qu’il couve tendrement du regard. Kristofferson fait penser de loin à Jeff Bridges dans son côté lymphatique. C’est en tout cas à Alice que David redonnera le goût de la vie comme confiance en elle.
Il faut voir Alice n’est plus ici rien que pour la complicité et les regards amoureux qu’Alice et David s’échangent. Mais le film dévoile d’autres surprises, comme un humour insoupçonné, en tout cas plutôt rare chez Scorsese, dans les scènes épiques de pagaille voire d’anarchie qui règnent dans le snack, avec le personnage burlesque de Vera (Valérie Curtin), et celui de Flo (Diane Ladd), quadragénaire d’une vulgarité sidérante qui répugne Alice, qui deviendra pourtant avec le temps son amie et une confidente en dépit du fossé culturel qui les sépare.
Alice n’est plus ici détonne enfin dans la filmographie de Scorsese par son côté optimiste. Le film comporte quelques longueurs, mais elles sont compensées par des scènes mémorables avec Harvey Keitel notamment, à nouveau dans le rôle d’un fou furieux, encore plus détraqué du ciboulot que d’habitude. Si Alice n’est plus ici est une critique du machisme à travers le cowboy et propriétaire beauf d’un saloon de Phoenix qui demande à Alice de lui montrer ses fesses pour savoir s’il peut la prendre comme chanteuse, et qui donne lieu à une réplique culte du film (« Je ne chante pas avec mes fesses ! »), il n’est pas non plus un film féministe comme on a pu le lire ou l’entendre.
C’est un beau portrait d’une femme forte, et un hommage à hauteur du Gloria de Cassavetes (1980, avec Gena Rowlands) ou du De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites de Paul Newman (1972, avec Joanne Woodward). Un film qui fait furieusement plaisir à (re)voir (comme la présence de Jodie Foster) tant il contient en germes les ingrédients du cinéma de Scorsese…
Film américain de Martin Scorsese avec Ellen Burstyn, Harvey Keitel, Kris Kristofferson, Diane Ladd et Jodie Foster (1974, 01 h 52)
Scénario de Robert Getchell : 




Mise en scène : 




Acteurs : 




Dialogues : 




Compositions de Richard Lasalle et chansons des Mott The Hoople, de Elton John : 





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