A propos d’Avé de Konstantin Bojanov 





Anjela Nedyalkova
Etudiant aux Beaux-Arts, Kamen est contraint de quitter précipitamment Sofia pour assister à l’enterrement d’un ami à Roussé, dans le Nord de la Bulgarie. Sur la route, il rencontre Avé, une fille de 17 ans qui passe son temps à mentir…
Drôle d’endroit que la Bulgarie. Un pays qui, à l’inverse de son prolifique voisin roumain, ne produisait aucun long-métrage depuis des années mais qui vient soudain, en l’espace de deux ans, de sortir coup sur coup deux superbes fictions.
Avé n’est peut-être pas aussi émouvant et n’a pas la même puissance dramatique qu’Eastern Plays de Kamen Kalev, mais il confirme l’essor non pas d’une industrie mais de cinéastes bulgares que l’on pourrait qualifier d’auteurs.
Comme dans Eastern Plays, c’est dans la matière sociale et les effets dévastateurs de la crise sur cette ancienne république du « bloc soviétique » que Bojanov a puisé son inspiration, lui dont c’est le premier long-métrage.
Comme dans Eastern Plays, la Bulgarie parait ici bien grise, et ses jeunes déprimés. Dans Eastern Plays, on se souvient que le héros était un jeune drogué paumé qui cherchait une issue de secours dans la dépression qu’il traversait et le marasme plus général de l’économie et de la société bulgares d’aujourd’hui.

Si l’addiction des jeunes à la drogue constitue davantage la toile de fond du film dans Avé – avec les histoires de l’ami décédé de Kamen et du frère d’Avé – c’est bien le mal-être des jeunes (jeunes = entre 15 et 30 ans disons) qui est encore mis en avant, au premier plan d’un film bulgare.
Si Avé (remarquable et inconnue Anjela Nedyalkova) ment comme elle respire, c’est pour fuir la misère et les autres. Mais l’adolescente tantôt espiègle tantôt à fleur de peau ne se fuit-elle pas elle-même en premier ? Qu’est-ce qui constitue une once de vérité dans ce qu’elle raconte ? Elle est sans doute la fille de parents diplomates avec qui elle a vécu en Inde – où son frère se droguait déjà – avant de rentrer à Sofia. Mais que cherche-t-elle vraiment ? Qui poursuit-elle ? Son frère ? Son ombre ? Ou la sienne ?
Ses mensonges ont en tout cas le don de rendre fou de rage Kamen – très bon Ovanes Torosyan, le frère du héros dans Eastern Plays - avant qu’il ne s’attache peu à peu à elle et tombe amoureux.
Pour dépeindre cette idylle adolescente sur fond de misère sociale et économique, Bojanov opte pour une économie de plans et de musique qui réussit bien à son film, porté par une fluidité et une élégance dans la mise en scène qui en font tout le charme.
Avé ne comporte que deux morceaux de musique et 247 plans, sur les 1000 en moyenne que compte un long-métrage. C’est dire l’attention que Bojanov porte à ses acteurs, et avec quelle acuité il observe ses personnages, la naissance de leur complicité.
Ses plans sont longs, souvent fixes (très peu de mouvements de caméra sinon à l’épaule), comme si Bojanov attendait constamment qu’il se passe quelque chose, s’en remettant presque entièrement à ses acteurs pour qu’ils fassent naitre quelque chose de chaque scène, quittes à improviser parfois.
C’est le cas dans une scène où les deux jeunes tourtereaux s’embrassent dans un bus au bout d’un long moment mais surtout dans une scène centrale du film à laquelle ils assistent et qui pourrait s’intituler : portrait d’une famille éplorée et en deuil à Roussé. Le réalisme avec lequel Bojanov filme cette scène est sans doute un héritage de son passé de documentariste. Cette scène autour d’une table doit durer plus de dix minutes et constitue le sommet dramatique du film, un paroxysme dans la tension, l’errance voire la douleur qu’éprouvent ces deux jeunes héros condamnés d’avance et ne sachant plus quoi faire, perdus en Bulgarie comme en eux-mêmes, à l’image du grand-père qui divague et se met soudain à jouer de l’accordéon.
Saisissant pour ne pas dire glaçant portrait d’un pays qui semble sans échappatoire…
Film bulgare de Konstantin Bojanov avec Anjela Nedyalkova, Ovanes Torosyan (01 h 27).
Scénario d’Arnold Barkus et Konstantin Bojanov : 




Mise en scène : 




Acteurs : 




Dialogues : 




Compositions de Tom Paul et Marc Ribot : 





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