A propos de L’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie 





L’été, quelque part dans le Sud de la France. Franck, un bel et jeune homosexuel d’une trentenaire d’années, vient passer tous ses après-midi au bord d’un lac fréquenté par des nudistes homosexuels. En même temps qu’il se lie d’amitié avec Henri, un quadragénaire rondouillard à la sexualité hésitante et qui fait bande à part (pardon pour le mauvais jeu de mots), Franck est de plus en plus attiré par Michel, un homme plus âgé que lui, à la sensualité puissante et débridée. Très attirant, Michel semble pourtant avoir déjà un amoureux, ce qui laisse Franck dépité. Un soir, alors qu’il erre à la nuit tombée dans un petit bois au-dessus du lac, Franck observe une scène effrayante. Un meurtre épouvantable auquel il assiste, impuissant…
On pourra faire toutes les critiques que l’on veut à L’inconnu du lac, interdire ses affiches comme on l’a fait à Versailles ou à Saint-Cloud, il y a un reproche que l’on ne pourra formuler face au nouveau film d’Alain Guiraudie (Le roi de l’évasion, 2009, Pas de repos pour les baves, 2003) : c’est qu’il ne manque pas de culot sans pour autant verser dans la provocation bébête.

Ce n’est pas là le seul intérêt du film ni son plus grand mérite, car son attrait principal, intrinsèque, en un mot ce qu’il faudrait retenir, c’est qu’il s’agit d’abord et avant tout d’un film de cinéma. Un film qui évite soigneusement l’écueil de la prétention, de l’arrogance et verse même dans une forme d’humour voire d’(auto)dérision.
Mais c’est un cinéma de la parole surtout, du dialogue, de l’écoute et de l’échange. Un cinéma réaliste (que renforce l’absence de musiques dans le film), emprunt de références à Rohmer (1920-2010) et qui prend son temps pour filmer les gens, écouter pudiquement et sans complaisance les confidences de ses personnages, les petites misères de leur quotidien.
Celles d’Henri par exemple, un type au physique ordinaire, qui reste à l’écart des hommes (c’est le seul habillé) mais qui semble attiré par eux sans se l’avouer ni l’assumer, lui qui se sent seul depuis sa séparation avec sa femme mais qui a déjà connu des aventures avec des hommes.

La spontanéité avec laquelle Franck s’adresse la première fois à Henri parait assez incongrue du moins surprend comme elle va à l’encontre d’une forme d’incommunicabilité et de distance dont la société souffre à notre époque.
On est bien là dans des enjeux et dans ce quelque chose qui a profondément trait au cinéma. Les plans sont longs, souvent fixes et frontaux. On pense à Guédiguian, époque Marius et Jeannette (1997). Les personnages (tous joués par des acteurs inconnus) se confient avec simplicité, sans faux-semblants. On sent qu’ils ont besoin de parler, qu’ils en ont gros sur la patate même. A bout, pour ne pas dire atteints par une certaine lassitude de la vie. A la complainte (filmée sobrement) d’Henri répond celle de Franck, personnage entre-deux, qui se pose des questions sur sa vie (il a laissé tomber son travail de vendeur de fruits et légumes) et dit n’avoir jamais eu de chance avec les hommes puisqu’il est toujours tombé amoureux de ceux qui étaient déjà pris…

Pas de pathos dans la mise en scène de Guiraudie mais une forme de compassion plutôt, comme si le réalisateur s’effaçait derrière sa caméra pour mieux laisser dialoguer ses personnages et confier leur amertume parfois.
Construit autour d’un trio amoureux (le scénario est aussi de Guiraudie), L’inconnu du Lac prend pour le prétexte d’un polar aux (faux) airs fantastiques pour dévoiler au fur et à mesure de sa projection une fresque humaine et amoureuse ambitieuse. Dans plusieurs interviews, Guiraudie a souligné la charge érotique de son film, lui qui a été très inspiré par des lectures de Bataille. Si certaines scènes sont explicites, ce n’est pourtant pas l’érotisme que l’on retiendra le plus dans L’inconnu du lac.

La volupté du visage de Michel (Michel Paou, faux air de Freddie Mercury avec sa moustache, non ?) est certes indéniable comme la sensualité qui se dégage de l’union et de l’enlacement des corps de Michel et de Franck, mais ce n’est pas l’essentiel dans le film. Les passions sont destructrices, les histoires d’amour finissent mal. Celle, charnelle entre Michel et Franck, n’échappera pas à la règle, condamnée dans l’œuf, mais elle révèlera au passage bien des secrets sur les (re)sentiments d’un autre personnage…
L’inconnu du lac n’est pas vraiment un polar tendu de bout en bout. Il y a certes un suspense qui plane tout au long du film jusqu’à la fin tout en non-dits et ambiguë, mais ce suspense est sans cesse désamorcé par des interludes comiques. Surtout l’angoisse du spectateur renvoie à celle, beaucoup plus intérieure, ressentie par le jeune homme et qui correspondent aux questions qu’il se pose sur sa propre existence.
Avec un plaisir évident, à l’image de cet inspecteur voûté et un brin comique (pour ne pas dire grotesque) qui rôde autour du lac et que Guiraduie semble, à chacune des apparitions, faire sortir de son chapeau, le réalisateur aveyronnais manie avec maîtrise et un plaisir évident les variations de rythme et la tension dramatique dans son film.
Il peut à la fois filmer avec beaucoup d’humour un homme qui serre la main à Franck après lui avoir fait une fellation comme plonger son jeune héros romantique dans une ambiance à la fois sensuelle et angoissante, qui est celle d’un bois aux allures de jungle, à la tombée de la nuit. On pense alors à Tropical Malady d’Apichatpong Weerasethakul (2004).
C’est ce talent pour surprendre le spectateur et le décontenancer qui séduit et qu’il faut reconnaître à Guiraudie. Comme une preuve incontestable de la distance avec laquelle il filme…
Film français d’Alain Guiraudie, Pierre Deladonchamps, Christophe Paou, Patrick d’Assumçao (01 h 37)
Scénario d’Alain Guiraudie : 




Mise en scène : 




Acteurs : 









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